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CLEMENCE TEMOIGNE : SAGE-FEMME DANS LA PLUS GRANDE MATERNITE D'EUROPE

PAR CLEMENCE, AMBASSADRICE MAYOTTE.


Naître.

Là où la singularité de l’événement perd parfois de sa définition. Donner vie bien plus de fois qu'il ne serait possible pour un corps de l'envisager. Dix, onze, douze, parfois quinze fois.



Donner vie lorsqu'on a souvent failli perdre la sienne.


Lors d'un voyage illégal dangereux à bord d'un kwassa-kwassa, pour quitter les Comores (archipel indépendante à 50 km de Mayotte) et atteindre un sol français où la garantie des soins médicaux miroite dans le reflet des vagues comme une ultime promesse, lors de suites de couches (période suivant l'accouchement) compliquées d'hémorragies ou d'infections, ou lors de suite d'une dénutrition, ou de pathologies non prises en charge.




Donner si souvent la vie...


... Comme pour compenser les infinies possibilités de la perdre ici.

Cette réalité rend l'accouchement en lui-même bien différent de ceux pratiqués en métropole. Grand nombre de ces femmes gère la douleur de l'accouchement sans un cri. Cri banni et mal vu de l'entourage,


cette capacité à accoucher en silence étant presque un symbole d'une « bonne mère », ou même d'une « bonne femme », puisqu'une femme ici ne l'est véritablement qu'à partir du moment où elle acquiert le statut de mère.

Beaucoup d'entre elles refuseront également l'accès à la péridurale. C'est à l'équipe médicale d'entrer parfois dans une véritable négociation, lorsqu'une indication maternelle ou fœtale se pose. Et lorsque l'enfant à venir est parfois mort à la naissance, ce sont ces mêmes femmes qui te diront à toi, Sage-femme, que tu fais un métier quand même vraiment difficile.


Mutsamudu Medina. Photo credit: D-Stanley on Visualhunt / CC BY


Je regarde chacune de ces femmes avec un immense respect et tente de m'imprégner à leur contact, de cette force si grande, si belle, que je devine pourtant aussi être une carapace nécessaire à elles-mêmes.


Le suivi de grossesse en dent de scie n'améliore pas leur prise en charge, là où pourtant le développement des Sages-Femmes de PMI et de dispensaires en périphérie permet un suivi ne nécessitant pas une couverture sociale (nécessaire auprès des Sages-Femmes libérales de l'île).




Les femmes arrivent à l'hôpital à tout moment de leur grossesse, parfois en plein travail, prêtes à accoucher, si la naissance n'a pas déjà eu lieu chez elles, souvent sur du sale, ou juste sur le parvis de l'hôpital. Nous ne savons rien d'elles, rien de leur grossesse et l'interrogatoire est souvent compliqué par la barrière de la langue.

Aidés par des collègues aides-soignants ou auxiliaires de puériculture, la traduction ne nous permet pas toujours d'avoir toutes les informations, ces femmes ignorant parfois des éléments de leur propre histoire et ne comprenant pas toutes les notions de santé évidentes à nos yeux.

Leur demander une pièce d'identité pour compléter leur dossier et permettre d'établir un certificat d'accouchement révèle parfois dans leur regard un éclat de peur, celui d'être renvoyée à tout moment principalement aux Comores, risque omniprésent dans leur quotidien de par la présence sur l'île de la PAF (Police Aux Frontières).




Plus grande maternité d'Europe


Avec 9674 naissances en 2017, les accouchements s'enchaînent, les visages défilent, avec ce sentiment d'un « trop vite » qui vient parfois ombrager l'aspect humain du métier, que nous tentons pourtant de conserver à son maximum.

La communication non verbale est souvent de mise et c'est un regard ou une main tendue qui viendront effacer la fatigue parfois accumulée.


Très proches les unes des autres, les chambres seules sont à l'inverse de la métropole très peu convoitées et les femmes se retrouvent alors par deux ou par trois dans celles-ci.

Les questions sur la maternité sont rares, les informations se transmettent entre elles, habituées bien souvent depuis leur naissance à s'occuper d'enfants. Aucune préparation à la naissance n'est effectuée ici, ces femmes se préparant depuis leur enfance à materner.

Les informations qui circulent ne sont toutefois pas toujours justes et de nombreuses croyances résident, notamment sur la contraception dont le recours est limité par son aspect culturel et religieux. Il n'est ainsi pas rare de voir à la sortie de la maternité des plaquettes de pilule (que l'on fournit à leur départ) abandonnées sur le trottoir.


Moroni, Grand Comore. Woodlouse on VisualHunt.com / CC BY-SA


Les enjeux ici sont grands, les problématiques diverses et cette expérience mahoraise vient m'offrir un regard sur la maternité et la place de la femme, nouveau, déstabilisant, mais aussi tellement enrichissant.




Clémence, Ambassadrice Mayotte.


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