• CHRONIQUE

TOUT NE SE VAUT PAS

PAR MOHAMED SIFAOUI.

@Sifoaui

Je veux vous interroger de façon plutôt directe : pourquoi Jean-Paul Sartre polémiquait-il avec Albert Camus et pourquoi n’avons-nous pas souvenance de sa présence dans une Grand-Messe de l’extrême droite ? Pourquoi Sartre, toujours lui, croisait-il le fer avec Raymond Aron, mais n’allait pas à une rencontre de poujadistes ou de partisans de l’Algérie Française ?


Les échanges et les controverses idéologiques, tout comme les disputes intellectuelles, sont partie intégrante de l’exercice démocratique. Mais toutes les querelles qui mettent en scène des personnes qui se reconnaissent dans les mêmes valeurs, ici celles de la République, et peuvent diverger soit sur la manière de les célébrer, soit sur le moyen de les préserver.

On discute et on débat à l’intérieur du creuset républicain et, j’ajouterais, antiraciste.

Quelle est la nature d’un débat qui opposerait ceux qui se réclament de l’universalisme et de l’humanisme et ceux qui promeuvent le repli sur soi et la haine de l’Autre ? Daladier a échangé avec Hitler ; Sarkozy avec Kadhafi et nous avons plusieurs exemples. Nous connaissons les résultats. Non pas qu’il faille faire la guerre, mais je crois qu’il y a une lutte idéologique à livrer nécessairement, non pas à nos contradicteurs, mais aux négateurs de nos valeurs communes. On ne débat pas avec le racisme et la xénophobie, on les combat.

Qui pouvait imaginer le même Jean-Paul Sartre, proche parmi les proches, s’il en était, de Simone de Beauvoir fricotant, de manière ou d’une autre, avec des antiféministes réactionnaires ?


Alors Sartre n’est peut-être pas le meilleur exemple, lui qui a défendu, pour peu qu’elles brandissent un drapeau rouge, y compris des dictatures. Certes, il n’est pas indispensable, je peux même le remplacer par n’importe quel intellectuel de droite comme de gauche pour illustrer le propos de cette chronique.

Je peux citer plusieurs noms, des plus distingués aux plus détestables qui nous permettent de rappeler une chose qui est fondamentale en démocratie. Et peut-être davantage en démocratie :


Toutes les opinions ne se valent pas.

Prenons cette règle comme maxime et respectons-la, car je vous assure que la parole d’Hitler n’égale pas celle de Churchill ; le propos de Pétain ne vaut pas celui de De Gaulle ; les positions de Maurras ne valent pas celles de Zola et dans cette veine les élucubrations racistes d’un Jean-Marie Le Pen ne peuvent être comparées à la sagesse d’un Robert Badinter. Enfin, voilà, je suis de ceux qui pensent que les opinions ne se valent pas et même qu’elles se hiérarchisent, car le démocrate et l’autocrate ne sont pas à mettre sur un pied d’égalité. Pour moi, le démocrate est meilleur. Plus noble.



Mais je peux aller plus loin


La prose d’un salafiste, représentant une institution de la théocratie saoudienne, la Ligue islamique mondiale, promoteur historique d’antisémitisme, ne doit pas théoriquement être réunie avec un haut responsable du gouvernement français, ni de celle d’un ecclésiastique, d’un représentant protestant et, assurément, encore moins en présence de la parole d’un grand rabbin de France.

À vrai dire, le personnage qui m’incite à convoquer Jean-Paul Sartre n’est en rien comparable à ce dernier, hormis le fait qu’il traîne, lui aussi, ses savates du côté de Saint-Germain-des-Prés. Il ne partage aucun point commun avec l’auteur de La nausée sauf qu’il provoque chez moi des hauts le cœur. Je parle de Raphaël Enthoven, philosophe très bling-bling, adepte de postures tweeto-médiatiques qui l’amènent à croire que l’apogée du courage et de l’attitude chevaleresque serait d’aller pérorer devant un parterre de fanatiques de Marion Maréchal Le Pen. Le chic passe désormais par une banalisation de la néo-extrême droite, rebaptisée pour la circonstance « droite ». Comme si Marion Maréchal et Valérie Pécresse, c’est kif-kif. On vous dit : tout se vaut.


La descendante du fondateur du Front National serait de « droite » comme Charles de Gaulle, Jacques Chirac ou Xavier Bertrand. Et Raphaël Enthoven, en allant discutailler le 28 septembre avec elle serait, on nous invite à le croire, aussi antiraciste que Jean Pierre-Bloch, Bernard Lecache ou notre contemporain Dominique Sopo.


Qu’est-ce qui pousse un philosophe décrit par ses amis comme « talentueux » à aller servir la soupe à la nièce de Marine Le Pen, petite-fille de Jean-Marie et surtout figure politico-médiatique proposée par une partie de la doxa extrême-droitière comme une candidate potentiellement sérieuse – et encore plus sérieuse que sa tante – pour 2022 ?


Il y a plusieurs options : peut-être que notre D’Artagnan est convaincu que la belle est prisonnière d’une pensée archaïque et qu’à sa vue, elle tomberait immédiatement dans ses bras et ainsi dans ceux de la République laïque, féministe et antiraciste ou peut-être que notre D’Artagnan, philosophe, porté par sa verve et un peu aussi par son égo, est certain que les mots, ses mots, seraient un élément déterminant qui vont faire vaciller Paul-Marie Coûteaux, Éric Zemmour, Jean-Frédéric Poisson et la maîtresse de cérémonie.

Tous les amis de notre D’Artagnan, mi-gênés mi-connivents, imaginent déjà la Une du prochain « Valeurs actuelles » : « Vive SOS Racisme ! À bas la xénophobie ! »`

Enthoven est passé par là. Ouf !


Je pense, cela dit, que cette opinion, la mienne, est désormais ringarde. Ringardisée par les réseaux sociaux qui ont créé cette situation extraordinaire qui pousse le quidam dont le cousin du voisin est atteint d’un cancer et qui, par ce seul fait, se croit légitime à débattre de sujets médicaux avec un oncologue. Le nivellement par le bas. Le tout se vaut qui a aussi donné naissance à un certain snobisme et inventé une sorte d’ontologie du tweet et du post Facebook. Le militant gilet-jaune est aussi connaisseur de la chose économique qu’un prix Nobel d’économie.

Je dénonce d’autant plus cette irresponsabilité, que ce pseudo-débat a lieu sur le terrain de l’extrême droite, puissance invitante, et non sur un plateau de télévision ou en terrain neutre. Enthoven va se faire huer (mais surtout applaudir !) par des militants xénophobes et racistes, présents en masse.

Bravo l’artiste ! Il participe à casser les digues, alors qu’il est question d’ériger des cloisons étanches entre la République et l’extrême droite.

Mais en fait, je suis ringard, car j’ai cette faiblesse qui m’amenait à croire jusque-là, me faisant un peu plus royaliste que le roi, que la parole de Raphaël Enthoven ne valait pas celle d’Éric Zemmour.

Je me rends compte que je m’étais trompé. Au temps pour moi !

Prenons notre mal en patience, la fin de notre monde est pour bientôt...


Mohamed Sifaoui

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